Carrousel du Louvre : « L’efficacité de l’opération Sentinelle est très compliquée à évaluer »

INTERVIEW par Céline Rastello pour L’Obs.

Un militaire d’une patrouille de l’opération Sentinelle a été attaqué, ce matin, au Carrousel du Louvre, à Paris, par un homme armé d’une machette. Ce dernier a été grièvement blessé par les militaires, son pronostic vital est engagé. Le « caractère terroriste » de cette attaque ne fait « guère de doute », selon les autorités, mais l’identité et les motivations de l’assaillant restent encore indéterminées.

Cet attentat présumé et son dénouement démontre-t-il l’efficacité du dispositif Sentinelle critiquée par la commission d’enquête sur les moyens mis en oeuvre par l’Etat pour lutter contre le terrorisme ? « L’Obs » a posé la question à Bénédicte Chéron, historienne spécialiste des relations armées/société et chercheur partenaire au SIRICE (Sorbonne-Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe).

L’action menée ce matin par ces militaires de Sentinelle prouve-t-elle, selon vous, l’efficacité du dispositif ?

Je suis très embêtée, depuis ce matin, par toutes ces déclarations de politiques qui vont dans ce sens. Je dois prendre les précautions d’usage : si les faits sont confirmés, le dispositif n’a pas prouvé son efficacité.

Pourquoi ? Car les militaires n’ont pas répondu à la mission première qui est la leur et qui consiste à protéger les populations. Ils se sont défendus eux-mêmes.

C’est tout à fait normal, évidemment, mais l’opération Sentinelle n’est pas faite pour que ceux qui la mènent soient des cibles d’attaque pour des terroristes. Elle est faite pour répondre à la menace terroriste. Or ce matin les militaires n’ont pas protégé les cibles d’une attaque, ils étaient la cible.

Ce n’est pas la première fois qu’ils sont victimes d’agressions. 

En effet. Et à moins de considérer qu’on peut mettre en place une mission faite pour que des militaires soient comme un aimant pour attirer des terroristes et que du coup les terroristes ne s’attaquent pas aux autres, ce qui me paraît un peu ubuesque comme conception de l’opération Sentinelle, on ne peut pas dire que celle-ci ait fait preuve ce matin de son efficacité.

Ce que on peut dire, en revanche, c’est que les militaires sont effectivement très bien entraînés, on le sait, et suffisamment bien entraînés moralement, physiquement et techniquement pour savoir réagir correctement à ce type d’attaque.

On peut s’en féliciter. Ils savent le faire sans qu’il n’y ait d’autres dégâts, de dommages collatéraux, etc. On peut donc saluer leur sang-froid et leur réaction appropriée tout en reconnaissant que ce n’est pas la preuve que l’opération Sentinelle est efficace.

7.000 militaires sont déployés en permanence – pour moitié en région parisienne – depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, et le dispositif a été encore renforcé après le 13-Novembre. Comment, jusque-là, évaluer son efficacité ?

Elle est très compliquée, justement, à évaluer.

On nous dit que leur rôle est dissuasif, mais un rôle dissuasif, par définition, ne s’évalue pas.

On ne peut donc pas savoir quels attentats n’auraient pas été commis grâce à la présence de militaires de Sentinelle.

Ce qu’on constate, en revanche, c’est que ça n’a pas empêché les attentats qui ont eu lieu depuis que l’opération Sentinelle existe, et que les militaires sont des cibles.

Donc la question se pose du maintien d’une opération qui multiplie des cibles sans empêcher des attentats.

Le dispositif doit-il évoluer ? 

Oui, mais comment ? Les débats sur les évolutions du dispositif sont bienvenus, le fait qu’il y ait moins de patrouilles statiques et plus de patrouilles mobiles est évidemment préférable.

Mais j’ai l’impression, et c’est un problème, qu’ils agissent un peu tels des paravents pour éviter de se poser la question réelle qui est celle du déploiement massif de militaires sur le territoire national dans ce cadre-là, cette mission-là, et de réfléchir à l’efficacité et l’utilité du dispositif.

On pourrait très bien avoir un dispositif qui mobilise moins de militaires en permanence, avec des forces en réserve qu’on sollicite en cas d’extrême urgence, comme après Charlie et le 13-Novembre. Les militaires savent très bien le faire, ils le font très régulièrement sur des théâtres d’opérations extérieures.

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