Guerre d’Algérie : pour un renouvellement culturel

TRIBUNE/LE FIGARO (quotidien)

Il y a soixante ans, avait lieu la « Toussaint rouge » : dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, plusieurs attentats sont perpétrés dans les trois départements français d’Algérie. Ce jour marque le début de la guerre d’Algérie, clôturée, dans les conditions que l’on sait, en mars 1962 par les accords d’Evian. Soixante ans plus tard, difficile d’évoquer le sujet sans que ne reviennent systématiquement les mots de blessure mémorielle ou de traumatisme national. Soixante ans plus tard, il semble toujours compliqué de raconter cette guerre sans que ne s’échauffent les esprits. Signe révélateur : si les historiens travaillent sur le sujet, la création artistique, qui participe, on le sait, après les périodes de chaos, à la constitution progressive d’un récit national plus ou moins consensuel, au moins apaisant à défaut d’être réconciliateur, demeure pauvre. Elle l’est non pas tant par le nombre d’œuvres qui traitent de ce sujet que par le ressassement qu’elles alimentent sans jamais vraiment parvenir à consoler ou réparer ce qui devrait l’être, exalter ou célébrer ce qui pourrait l’être.

Les films de fiction ne manquent pas pourtant, qui mettent en scène la guerre d’Algérie, mais cette liste abondante est caractérisée par la répétition de systèmes de représentations qui ne font que se nuancer au fil du temps sans vraiment se renouveler. Les réalisateurs ont fouillé de plus en plus profondément dans la blessure, les récits ont peu à peu échappé au manichéisme simpliste, mais sans que se renouvelle vraiment l’approche de la guerre sous ses différents aspects. Sur les autres conflits, au fil du temps, une multiplicité de films et de récits permet que se dessine une palette aux couleurs variées. Là, le paysage demeure presque monochrome, avec ses nuances et ses dégradés, mais monochrome. Comme si le discours cinématographique, pour ne parler que de lui, ne parvenait pas à sortir de l’inévitable récit fondé sur la dualité entre victimes et bourreaux, dans laquelle la torture demeure le pivot fondateur de toute représentation.

Au début, c’était simple : les victimes étaient les Algériens, les civils éprouvés par la guerre et les jeunes appelés obligés de servir dans une guerre qu’ils réprouvaient. Les bourreaux, c’étaient les militaires engagés, officiers et sous-officiers, combattants sans scrupule et justifiant la torture quand ils ne la pratiquaient pas eux-mêmes ; les pieds-noirs, également, n’ont longtemps été que les membres d’une communauté uniformément coupable du colonialisme le plus barbare et le plus raciste. Avoir vingt ans dans les Aurès (1972) de René Vautier fut l’un des ces films qui ne faisaient qu’opposer les uns aux autres, jusqu’à la caricature. Au fil du temps, ces simplifications parfois abusives ont en partie été reléguées au placard, mais sans que les fabricants de récit ne réussissent à sortir des ornières qui ont marqué la création littéraire et cinématographique dès les lendemains de la guerre. Durablement didactiques, les histoires sur la guerre d’Algérie veulent toujours démontrer que dans ce conflit il y eut avant tout des victimes et des bourreaux, jusqu’à ce que les bourreaux, ces militaires français tortionnaires, ne soient eux-mêmes finalement dépeints comme des victimes, si profondément marquées par leur expérience guerrière en Indochine qu’ils ont perdu toute capacité de discernement et d’honneur dans l’enchaînement des conflits de décolonisation. C’est en substance ce que voulait raconter Florent Emilio Siri en réalisant L’Ennemi intime (sorti en 2007). Avec ces démonstrations sans cesse répétées, la concurrence mémorielle, face aux écrans, fonctionne à plein. La sortie du film franco-algérien Hors-la-loi, de Rachid Bouchareb, en 2010, en donna une fois de plus une illustration douloureuse.

Certes, dans ce paysage monochrome, certaines œuvres, comme celle de Pierre Schoendoerffer, détonnent un peu, L’Honneur d’un capitaine (1982) en particulier, mais aussi Le Crabe-Tambour (1977). Certes, il est vrai que la nature tragique de cette guerre est propice à ce type de représentations. Lorsque l’on songe à ce conflit, c’est bien d’abord cet aspect qui nous vient à l’esprit. L’issue de la guerre, son règlement si peu satisfaisant, le sort des populations après la signature des accords d’Evian, et l’histoire même de l’Algérie après son indépendance portent à une lecture tragique de ces années. Ce sont d’abord des larmes que l’on a envie de verser pour tous ceux qui ont été broyés par ce conflit. Reste que bien des pans de la guerre demeurent absents des écrans, qui pourraient faire appel à d’autres ressorts de la mémoire. Il serait temps qu’émergent des récits de fiction capables de varier les approches et de rendre justice, autant que possible, à la complexité de cette histoire et à l’infinie variété des destins de ses acteurs. Il n’y eut, à l’époque, aucune parole politique capable de réconcilier et moins encore d’actes posés par les responsables capables d’aider les uns et les autres à pardonner. Dans ce vide de récit officiel, si les conteurs, quels qu’ils soient, ne prennent pas leur place avec audace, le ressassement n’est pas près de s’achever.

Tribune parue dans Le Figaro (quotidien) du 5 novembre 2014

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