Hommage national aux Invalides : une perte de sens ?

Hier a eu lieu un hommage national aux Invalides pour les neuf militaires français décédés dans le crash d’un F-16 sur la base d’Albacete. François Hollande a présidé la cérémonie. Comme depuis les dernières années de l’engagement français en Afghanistan, les dépouilles des défunts ont d’abord reçu, lors d’un passage sur le pont Alexandre III, l’hommage des Français qui auront pu et voulu se déplacer.

L’émotion qui suit la mort de ces neuf soldats est légitime. Ces hommes ont choisi de servir la France dans un métier bien particulier qui demande abnégation et acceptation de sacrifices quotidiens jusqu’à l’éventualité du sacrifice suprême. Pourtant, il devrait être permis de s’interroger sur la forme choisie pour cet hommage.

Il s’agit là d’un accident et non de pertes au combat. Cela n’enlève rien à la valeur personnelle de chacun de ces soldats, au mérite qui était le leur d’avoir accepté cet engagement, à tout le courage dont ils ont pu faire preuve au cours de leur carrière. Il n’en demeure pas moins qu’en décidant de leur rendre un hommage national aux Invalides, présidé par le chef de l’Etat, selon un rituel équivalent à celui utilisé pour les militaires morts au combat, les responsables politiques et militaires créent un précédent qui, loin de rendre justice à la spécificité de l’engagement militaire, contribue au contraire à en effacer la valeur propre. Certes, il a été précisé que ces soldats sont morts « au service de la France » et non « pour la France », mais combien de journalistes, combien de Français auront été sensibles à cette subtilité sémantique ? Bien peu, nous pouvons le parier.

Après l’embuscade d’Uzbin, en août 2008, lors de laquelle sont morts dix militaires français en Afghanistan, nombreux ont été ceux qui ont accusé virulemment les journalistes français de ne pas savoir traiter de l’événement. En tête des reproches énoncés, le fait de traiter de cette mort au combat comme d’un tragique accident d’autobus. Dans les médias, on parlait de ces défunts comme de victimes d’une fatalité ou d’une défaillance humaine quelconque alors qu’ils étaient des hommes ayant posé un acte fort le jour de leur engagement en acceptant cette éventualité de la mort par les armes. Les polémiques médiatiques qui ont suivi, sur la quête sans fin des responsabilités, ont d’ailleurs été bien moindres ces derniers jours après l’accident d’Albacete qu’après l’embuscade d’Uzbin.

Hier, ceux qui ont décidé de cet hommage ont pris la responsabilité de poser un acte d’équivalence entre deux types de circonstances qui ont mené à la mort. Les images ont été exactement les mêmes que celles qui avaient suivi le bombardement de Bouaké en Côte d’Ivoire qui avait causé la mort de neuf soldats français le 6 novembre 2004 : neuf cercueils couverts d’un drapeau français étaient alignés dans la cour des Invalides. Les images ont été presque identiques à celles qui avaient suivi l’embuscade d’Uzbin en août 2008. Le chef de l’Etat a prononcé un discours émouvant et vibrant. Pour le téléspectateur, tout se vaut.

Il ne s’agit pas de dire que les défunts d’Albacete ne méritent pas qu’hommage leur soit rendu, d’une manière ou d’une autre, mais de s’interroger sur la portée politique et sociale de cette équivalence collective sciemment posée et fabriquée par le rite et par l’image. Il n’y a pas des morts qui, dans l’absolu, valent plus ou moins que d’autres. En revanche, par l’élaboration de rites, le politique choisit de donner un sens particulier aux unes ou autres. Or, ce sens n’est pas le même à Uzbin et à Albacete.

Ceux qui sont en charge de la Défense nationale peuvent se réjouir de l’éclatante santé sondagière des armées, de la confiance répétée des Français envers leurs militaires, de la bonne image de l’institution en général. Ce contentement est de court terme si l’on continue d’effacer ce qui fait la valeur du métier des armes : l’acceptation du sacrifice de sa vie au combat. Car alors il ne faudra plus critiquer l’inculture des journalistes quand, lors d’un prochain engagement, ils ne sauront pas expliquer aux Français pourquoi des hommes portant l’uniforme sont morts en combattant. Il ne faudra pas regretter que ces mêmes Français ne comprennent plus rien aux réalités de la guerre.

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