« La France en guerre » : un film de propagande sur Serval?

Le mardi 20 octobre sera diffusé le documentaire « La France en guerre », sur France 2 (dans le magazine Infrarouge), consacré à l’opération Serval lancée au Mali en janvier 2013. Les auteurs, Jean-Christophe Notin et Martin Blanchard, étaient déjà les artisans du film « Serval, quand l’armée filme sa guerre » produit par la même société Kuiv, diffusé dans l’émission Envoyé spécial il y a tout juste deux ans, le 17 octobre 2013.

A l’époque le débat avait fait rage dans les milieux des journalistes qui suivent la Défense et couvrent des conflits : le documentaire uniquement bâti à partir des images filmées par les opérateurs de l’ECPAD (Etablissement de communication et de production audiovisuel de la Défense) avait été qualifié d’œuvre de propagande et le fait que France 2 le diffuse avait été plutôt mal reçu. Ce débat là avait occulté l’intérêt même de ce documentaire : s’il souffrait d’un cadre chronologique un peu brouillé et d’une mise en perspective très légère de Serval, il avait le mérite de mettre en avant des images d’une grande qualité. Les opérateurs de l’ECPAD, soldats parmi les soldats, connaissent leur métier et ont une manière propre de filmer la guerre qui mérite toujours que l’on s’attarde sur leur travail.

Conscients des limites de leur premier film, les auteurs ont décidé d’en réaliser un second. Les sources des images sont plus variées (même si sont toujours présentes, parce qu’il n’en existe guère d’autres pour raconter les combats, celles de l’ECPAD) et l’opération bien davantage contextualisée.

Reste que beaucoup critiqueront encore certainement à nouveau l’aspect très « autorisé » de ce film, les auteurs ayant pu interviewer les plus hauts responsables politiques et militaires français et maliens, jusqu’au président de la République lui-même. De même, la thèse du documentaire provoquera sans doute bien des débats : il attribue en effet presque complètement les résultats politiques et sécuritaires plus que mitigés de Serval à l’unique faute d’une communauté internationale peu efficace et absente, sans qu’aucun débat ne soit ouvert (ou si peu) sur l’action de la France elle-même.

Une fois de plus l’accusation de propagande planera sans doute autour de la diffusion de ce film. Le débat est-il valable ? Certainement, en partie, mais comme en octobre 2013, il est surtout très mal posé. Il y a deux ans, à partir du moment où le point de vue était assumé en toute transparence et où le spectateur était averti de la position de ceux qui avaient filmé les images puis de ceux qui les avaient utilisés, il n’y avait pas réellement scandale.

La vraie question, en revanche, était celle de l’isolement de ce film dans le paysage audiovisuel français. Elle reste valable en octobre 2015. Avec ce documentaire, les auteurs poursuivent une sorte de chronique officielle des opérations extérieures récentes, Jean-Christophe Notin le faisant aussi dans ses livres. Il est normal que ce travail existe, et il sa valeur propre. Sans compter que c’est à peu près le seul moyen de donner la parole dans des délais courts, qui ne sont pas ceux de l’ouverture des archives, à de hautes autorités militaires et politiques.

Pour un grand public qui n’a guère la préoccupation ni le temps de se documenter avec précision sur la guerre menée par la France au Mali, le documentaire de ce 20 octobre est un point de départ précieux. Les premières vingt-cinq minutes consacrées au contexte qui précède le déclenchement de l’opération seront évidemment critiquées par les spécialistes pour leurs inévitables simplifications ou petits abus de vulgarisation, mais elles viennent réellement combler un besoin d’explication. Les prpos des militaires interviewés sur les modalités de l’opération, malgré toutes leurs limites, dépassent de loin en quantité et en qualité ce que le flux ordinaire de l’information laisse entendre au grand public.

Les documentaires de ce genre sont utiles en ce qu’ils livrent une première version d’un récit qui doit s’édifier dans le temps, et qui se dessinera globalement grâce à plusieurs types de narrations, à plusieurs points de vue, s’appuyant sur des méthodologies et des disciplines variées. Or, chacun le sait, les médias grand public, pour des raisons de logique économique autant que d’effets de mode et de flux de l’information, ne permettent guère cette expression vaste et variée.

C’est donc là précisément que le débat doit se porter, non pas sur l’existence et la diffusion de ces documentaires dits « autorisés », mais sur la manière dont les médias français dans leur immense variété, des organes d’information au cinéma de fiction, de la littérature savante à la littérature grand public, devraient être capables de se saisir avec plus de fréquence et plus d’audace de ces enjeux militaires et géopolitiques contemporains.

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