La Légion au Larzac : le chant du cygne de l’antimilitarisme militant

FIGAROVOX/TRIBUNE – Alors que le plateau du Larzac s’apprête à accueillir une demi-brigade de la Légion étrangère, Bénédicte Chéron observe que l’antimilitarisme militant a du plomb dans l’aile.

Le 31 juillet le gouvernement l’a annoncé : le camp de la Cavalerie, sur le plateau du Larzac, va accueillir la 13e demi-brigade de la Légion étrangère. Après 49 ans passés à Djibouti, cette unité a ensuite stationné aux Emirats arabes unis à partir de 2011. En 2016, ils seront 450 képis blancs à investir les casernements de l’Aveyron, un gros millier d’ici 2018.

La mémoire y est encore vivace: dans les années 1970, les projets d’extension de ce camp militaire ont été le moteur de la coagulation des grandes luttes en cours, autour de la cause des paysans du plateau. Pendant dix ans, le Larzac a été le point de rendez-vous de tous ceux qui, en vrac, s’opposaient au gouvernement, à l’armée, au patriarcat, à l’ordre ancien. Anti-flics, féministes, partisans de l’amour libre, paysans écolos, tous unis pour la grande contestation, ils ont fini par l’emporter: en 1981, François Mitterrand annonça l’abandon de l’extension du camp militaire.

Trente-quatre ans plus tard donc, c’est un gouvernement socialiste qui rouvre le dossier.

Mais les temps sont durs pour les héritiers des luttes des années 1970. Le samedi 5 septembre, ils étaient une centaine à manifester à Millau. Le 12, nouvelle mobilisation: ils étaient à nouveau une centaine. Le mouvement peut-il monter en puissance? Une pétition a été lancée: le 12 septembre, d’après Le Monde, elle avait recueilli 2500 signatures. Mais quand Libération consacre un article à cette lutte le 6 octobre, le journaliste n’en dit pas un mot. Les relais médiatiques du mouvement se comptent sur les doigts d’une main: Médiapart, par le biais de quelques blogs hébergés notamment, et des organes nettement plus marginaux comme Alternative libertaire ou le très confidentiel «journal satirique» Zelium.

Les militants le sentent: la mayonnaise ne prend pas vraiment. Ceux qui devraient les soutenir n’émettent même pas la moindre réserve. José Bové, qui devrait en être, ne voit rien à redire à ce projet: «Aujourd’hui, il n’est pas question d’agrandir le camp, déclare-t-il dans Libération le 6 octobre, c’est juste un changement de locataire.» Sur place, les élus, toute couleur politique confondue, accueillent à bras ouvert les nouveaux habitant de la Cavalerie, ravis des retombées économiques et sociales potentielles de cette annonce. Le maire de Saint-Affrique, socialiste qui prit part aux luttes des années 1970, s’enthousiasme: «On n’est plus dans le schéma des années 70. Moi, en tant que maire, je me prépare à contribuer à l’accueil de familles de militaires, ce qui n’est pas neutre dans un bassin en crise et en déclin démographique.» Même l’appel, plus ou moins humoristique, aux vieilles références anti-militaristes et anti-Légion en particulier nées de la guerre d’Algérie, résonnent dans le vide.

Peut-être la donne changera-t-elle dans les semaines à venir, mais pour l’instant, aucune ZAD (zone à défendre) au Larzac. Les enjeux se sont déplacés: l’aéroport de Notre-Dame des Landes, le barrage de Sivens ou le Center Parc de la forêt de Chambaran mobilisent des opposants. Au Larzac, le képi blanc ne fait plus peur à personne. Mieux encore, il suscite de la sympathie.

Cela ne veut pas dire pour autant que la relation entre les armées françaises et la société se porte réellement bien. Car si désormais rares sont ceux qui détestent vraiment l’uniforme kaki, l’immense majorité de nos concitoyens ignorent tout de la vie des militaires et ne comprend plus guère le sens d’un engagement qui inclut la possibilité du sacrifice suprême, les armes à la main. Mais pour l’institution, il est désormais possible d’installer des légionnaires au Larzac sans déclencher une révolution. L’antimilitarisme militant est résiduel et si l’échec à mobiliser sur le plateau se confirme, cette fin d’année 2015 pourra bien entériner son décès et rester comme un moment emblématique d’un tournant culturel majeur.

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