L’ambivalente rusticité du fantassin français

Les informations sur les conditions matérielles dans lesquelles se déroule l’opération Sangaris en République Centrafricaine se répandent doucement depuis le début du mois. Le 3 avril, Philippe Chapleau écrit sur son blog « L’ordinaire ne s’améliore pas à Bangui ». Il récidive le 8 avril : « L’opération Sangaris, entre rusticité et indigence ». Comme en réponse, le Ministère de la Défense publie sur son site un article intitulé « RCA : le défi logistique » le 18 avril  .

Mais cela ne suffit pas… et le 22 avril, France Info diffuse un reportage de Mathilde Lemaire intitulé « Armée « bout de ficelle » : la colère des Français en Centrafrique ». Le site d’information de France Télévision reprend le sujet dans la journée  . Le même jour, dans le journal du milieu de journée de RTL, la question est également traitée.

En utilisant le terme de « rusticité », Philippe Chapleau vient rappeler à notre mémoire le temps long du récit médiatique sur les militaires français de l’Armée de Terre (l’Armée de l’Air et la Marine revêtant d’autres caractéristiques). Depuis des décennies en effet, le fantassin français a la réputation d’être « rustique ». Pour exemple, lorsque dans les années 1960 et 1970 la télévision française consacre des reportages et documentaires aux combats que mène l’armée américaine au Vietnam, la comparaison des moyens matériels dont disposent les Américains avec ceux qui avaient été alloués aux Français en Indochine est un des thèmes récurrents du récit. Il survient pour une part parce qu’il faut défendre la réputation et l’honneur d’une armée française qui a perdu sur ce terrain : l’échec d’une armée « pauvre » est plus aisément excusable que celui d’une armée riche. Mais demeure toujours, en arrière-fond, cette idée que le fantassin français est capable de faire beaucoup avec peu.

Le reportage diffusé par France Info introduit une autre dimension du récit de cette rusticité, en faisant référence au souvenir de l’embuscade d’Uzbin du 18 août 2008. Cette référence est justifiée : après Uzbin en effet, plusieurs enquêtes et reportages importants ont été consacrés aux moyens dont disposaient les militaires français en Afghanistan.

Deux émissions en particulier ont fait date. L’émission « Complément d’enquête », présentée par Benoît Duquesne et diffusée le 15 septembre 2008 sous le titre « Mourir pour la France » est construite autour de quatre reportages : « Mort pour la patrie et après ? », « CEMA, le chef », « Enquête sur une embuscade » et « Djibouti, en attendant le feu ». Dans ces quatre reportages, la question du matériel défaillant ou insuffisant est soulevée. Puis, le 12 février 2010, « Spécial investigation », sur Canal+, diffuse un reportage intitulé « Armée française : où va l’argent ? ».

Dans ces deux émissions, le matériel est décrit comme insuffisant, obsolète, inadapté et résistant mal à certaines conditions climatiques. Après Uzbin, ce sujet des moyens est clairement lié à celui du malaise qui traverserait les rangs français. La polémique prend une telle ampleur que la responsabilité des décès d’août 2008 lors de l’embuscade est, peu à peu, implicitement imputée, dans le récit médiatique, à l’institution qui équipe mal ses hommes et aux politiques qui n’accordent pas assez de moyens financiers à la Défense.

Depuis 2010, le sujet n’avait que peu refait surface dans les médias grands publics. Avec Sangaris, il semble donc retrouver une nouvelle jeunesse médiatique. Sans événement dramatique, la manière dont les médias traitent de la question des moyens peut perpétuer le récit ancien sur la rusticité du fantassin français, auréolé de toutes les vertus de la débrouillardise et de l’adaptation. Si l’opération tourne mal, à un moment ou à un autre, ce qui est presque devenu – signe des temps ! – un marronnier médiatique se transformera en polémique.

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