Le traitement médiatique de l’opération Sangaris en République Centrafricaine, janvier – mars 2014

Au cours de ces trois mois, plusieurs grands thèmes de traitement médiatique peuvent être relevés, qui structurent le récit de l’opération menée notamment par la France dans ce pays.

Le premier est celui du surgissement habituel d’un champ sémantique qui donne à ce récit la tonalité de l’échec en cours. Le début de mois de janvier a été marqué par nombre de sujets sur Sangaris venant faire le bilan d’un mois d’opération. Les mots « tourmente », « piège », « chaos », « guêpier » ont alors été utilisés abondamment dans les médias français. Le 6 janvier par exemple, I-télé diffuse un reportage intitulé « Centrafrique, nouveau bourbier pour François Hollande ? » , dans lequel le mot « fiasco » vient qualifier l’opération en cours. Ces mots se répètent depuis trois mois et sont particulièrement présents à chaque bilan tiré. Ils ponctuent le récit sur Sangaris sauf lorsque d’autres informations chocs (vie politique intérieure, crise ukrainienne) viennent occuper tout le champ médiatique et priver Sangaris d’un traitement régulier.

Au milieu du mois de janvier, un débat sur la partialité/impartialité des troupes françaises sur place a émergé.  C’est l’émission « Spécial investigation » sur Canal+ qui lance un début de polémique le 13 janvier avec un épisode « Centrafrique, au cœur du chaos ». Le reportage laisse affleurer l’idée que les Français désarmeraient plus volontiers les Séléka que les anti-Balaka ? « Arrêt sur images » relaie le débat. L’un des journalistes qui avaient travaillé sur ce « Spécial Investigation », Oliviez Azpitarte, a d’ailleurs ensuite été invité par « Arrêt sur images » en compagnie de Dorothée Olliéric, journaliste à France 2, pour parler de ce documentaire et, au-delà, du travail journalistiques en Centrafrique. Olivier Azpitarte porte finalement un propos plus mesuré que « Spécial investigation » sur le rôle des troupes françaises sur place. Son parcours (il a été officier communication dans l’armée française pendant quelques années) suscite également la curiosité de ses intervieweurs. Ce début de polémique sur la partialité des troupes françaises ne reçoit  qu’un écho modéré dans les médias nationaux et grand public.

Régulièrement cependant ressurgit le soupçon vis-à-vis du rôle de Sangaris comme lorsque le directeur des urgences de Human Rights Watch affirme que l’armée française est passive face à certaines exactions  et décrit les militaires comme « tétanisés ».

En arrière-fond de ce récit médiatique sur Sangaris, les souvenirs rwandais ne sont jamais loin. L’actualité du procès de Pascal Simbikangwa ainsi que de la commémoration au début du mois d’avril des 20 ans du génocide de 1994 y contribuent évidemment. Sur France culture, l’émission « Du grain à moudre » est justement venue éclairer ce thème et s’interroger sur la « pollution » de tous les récits sur les opex françaises en Afrique par les souvenirs du Rwanda.

Par ailleurs, l’ampleur de la catastrophe humanitaire que connaît le pays éclipse peu à peu le récit sur l’opération Sangaris elle-même, au fil des mois de février et mars, remplacé par l’information sur les déplacements de populations et les difficultés sanitaires et alimentaires que rencontrent les Centrafricains. Le JDD titre par exemple « La catastrophe humanitaire » le 17 mars  Ce récit humanitaire perdure jusqu’à la fin du mois de mars comme en témoigne ce reportage sur RFI.

Une fois de plus, l’emploi de mots chocs a prouvé son efficacité médiatique : lorsque Amnesty International parle de « nettoyage ethnique », les responsables de cette ONG sont abondamment invités dans les médias.  D’autres ONG, comme Médecins sans frontières, pourtant très présentes sur le terrain mais utilisant un vocabulaire moins immédiatement clivant, bien que ne minorant pas la catastrophe en cours, ont, elles, reçu moins d’échos médiatiques.

L’information sur les militaires de Sangaris revient cependant régulièrement par deux biais. Le premier est celui de la prise de parole de certains experts de Défense qui pointent la difficulté de la mission et porte un diagnostic sévère sur la conduite des opérations, comme le général Vincent Desportes sur Europe1 le 25 février. Cette interview du général Desportes était provoquée par le vote à l’Assemblée nationale de la prolongation de l’opération. Ce vote a aussi à nouveau provoqué quelques reportages sur Sangaris comme celui-ci sur TF1. Le second biais est celui du récit par la presse régionale du retour des militaires après un séjour en Centrafrique.

Le rôle de la MISCA n’occupe pas une place importante dans le récit des opérations. Elle est toujours citée dans les articles mais sans guère de précisions sur son rôle précis et ses missions. Sur ce point, un début de changement est cependant perceptible à partir de la fin du mois de mars et de la diffusion d’informations sur le comportement des Tchadiens au sein de cette force, qui aboutit à leur retrait annoncé le 3 avril 

Ce n’est pas non plus la question de la recomposition politique en Centrafrique qui éclipse le traitement médiatique de Sangaris. Ce sujet n’a fait l’objet d’un traitement abondant par les médias français que lors de l’élection de Catherine Samba-Panza comme chef de l’Etat de transition le 23 janvier 2014.  Son rôle politique n’est sinon évoqué que lors de ses rencontres à un haut niveau international ou lors de quelques unes de ses déclarations, comme lorsqu’elle réclame la restitution aux forces centrafricaines des armes saisies par Sangaris et la MISCA. Ce type d’information sur l’action de la présidente de la République centrafricaine n’est cependant réellement relayé que par la presse spécialisé.

Le récit sur la situation à Bangui quatre mois après le début de Sangaris demeure complexe : si quelques articles soulignent le progrès de la sécurisation de certains quartiers, l’égrainage régulier des informations sur le nombre de morts survenus dans tel ou tel accrochage ou pillage, en particulier dans la deuxième quinzaine de mars, empêche qu’émerge un récit sur un début de succès de l’opération. Quant au rôle de Sangaris ailleurs dans le pays, il demeure très difficilement lisible pour le grand public.

 Au cours de ces trois mois, la tonalité qui domine sur Sangaris en tant que telle est donc plutôt négative. Des experts de Défense viennent eux aussi pointer les difficultés de l’opération en cours, comme Florent de Saint-Victor  ou Michel Goya. Quelques articles et reportages viennent cependant souligner que sans l’intervention française, la situation aurait été pire encore. Abdou Diouf souligne le 22 mars que « La France a évité un génocide en Centrafrique ».  D’autres personnalités estiment que les responsables français ne pouvaient totalement anticiper une telle situation, comme Didier Niewiadowski dans Libération le 27 mars. 

Dans ce contexte, les informations régulièrement distillées sur les moyens que l’UE est prête à allouer à l’Eufor-RCA accentuent l’impression d’isolement et de fragilité de Sangaris sur le terrain jusqu’à la fin du mois de mars.

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