L’Indochine à la télévision: petits moyens et beaux résultats

Ce n’est pas une surprise, ni réellement un scandale : la guerre d’Indochine, dont nous commémorons les 60 ans de l’achèvement occupe nettement moins les écrans que la Première Guerre mondiale. Alors qu’il y a eu « Apocalypse », avec son déferlement d’images, de réclames et de moyens, la télévision publique consacre à l’Indochine deux documentaires complémentaires au mois d’avril.

Le premier, « Nos soldats perdus en Indochine » sera diffusé le 18 avril sur France 3, et le second « Cao Bang : les soldats sacrifiés d’Indochine » le sera le 27 avril sur France 5. Tous deux à une heure tardive.

Le risque est grand que ne se donnent la peine de les regarder que ceux qui ont déjà une prédisposition à la curiosité sur ce sujet. C’est, on le sait, l’écueil de la diffusion en seconde partie de soirée de documentaires qui ne bénéficient pas d’un grand soutien publicitaire. C’est dommage car ces deux films méritent qu’on s’y attarde même s’ils ne révolutionnent pas le genre. Mais pas les temps qui courent, la modestie du documentariste qui ne prétend à aucune innovation est plutôt précieuse…

Le premier est le plus accessible des deux pour un public de néophytes. Le récit est très scénarisé, construit autour du parcours et de la correspondance familiale de plusieurs anciens. La lecture des lettres fait entrer dans le récit intime du ressenti de la guerre. On peut regretter que des images de reconstitution viennent rompre le récit construit par les images d’archives. Le réalisateur, René-Jean Bouyer, explique leur présence par le manque de matière d’illustration. Plus lentes, au grain très différent, elles ne peuvent en tout cas être confondues avec les images d’archives.

Quoiqu’il en soit, le recours à des images inédites vaut le coup d’œil. Celles du lieutenant Lucien Le Boudec qui a emporté avec lui une caméra amateur sont particulièrement bien utilisées. L’usage qu’en fait le réalisateur vient prouver que point n’est besoin de maltraiter l’image d’archive pour la rendre séduisante et attirer le spectateur : le noir et blanc ou la couleur d’origine sont conservés. Surtout, les formats de chaque type de document sont respectés.

René-Jean Bouyer a voulu montrer l’évolution, de l’enthousiasme du début de la guerre au cauchemar de la fin du conflit. C’est effectivement ce que le film raconte. Avec le défaut – mineur – de parfois finir par occulter, comme c’est tellement souvent le cas, la dimension épique de la guerre au profit d’un ton très compatissant pour ceux qui s’y sont battus. Le second échappe à ce tropisme très contemporain. Saluons d’abord l’initiative : alors que Dien Bien Phu, pour de multiples excellentes raisons, polarise toujours la plupart des récits sur la guerre d’Indochine, sortir des cartons les archives sur la bataille de Cao Bang et de la RC4 en 1950 est une initiative en elle-même plus que louable.

Cette fois-ci le récit est construit à partir d’entretiens réalisés avec des anciens. Ils sont passionnants, par les mots employés, par leur ton, par la précision de certains souvenirs, par les détails sur les sensations restées inscrites dans leur mémoire. Passionnants aussi parce qu’aucun ne s’apitoie sur son sort, hormis lorsqu’ils évoquent la reconnaissance dont ils estiment avoir été privés à leur retour en France.

Pour le reste, ils donnent à voir et entendre l’histoire de soldats qui voulaient gagner, qui face à leur défaite ne parlent pas du soulagement de voir la fin des combats survenir. Lorsque Langson est évacué, c’est de la « honte » que l’un d’eux ressent. Les dernières minutes sont consacrées à leur captivité ; cette captivité de plusieurs années pourtant souvent effacée dans nos mémoires par les chiffres morbides de celle vécue par les survivants de Dien Bien Phu pendant quelques mois.

Dans les deux films, les images de la libération des prisonniers français sont les mêmes. Celles déjà cent fois vues par ceux qui s’intéressent à l’histoire de cette guerre. Mais elles demeurent marquantes. Et pour le reste, le vide de représentation sur ce conflit est tel, que toute initiative, même limitée et forcément critiquable, est bonne à prendre.

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