Opération Chammal : l’envers du décor de ces opérations aériennes discrètes

FIGAROVOX/TRIBUNE –

Alors que le débat sur une intervention au sol est ouvert, que savent les Français de l’opération Chammal engagée depuis le 19 septembre dernier par la France? Les armées sont en effet confrontées à la difficulté de raconter et faire comprendre une guerre par frappes aériennes. Les points de situation du Ministère de la Défense sur le sujet sont en eux-mêmes révélateurs. Celui du 20 mars 2015 racontait par exemple: «Cette semaine, la force Chammal a réalisé 117 sorties aériennes, dont dix ont abouti à des frappes au sol. Plusieurs véhicules armés et logistiques ont été détruits par les aéronefs français, ainsi qu’un véhicule suicide dans la région de Kirkouk. Les avions français ont également ciblé des combattants à plusieurs reprises, ainsi que du matériel d’artillerie».

Pour peu qu’un journaliste vienne chiffrer le coût des 117 sorties aériennes, le citoyen néophyte ne manquera pas de s’interroger sur l’apparente disproportion des moyens engagés au regard des résultats obtenus. Certes, les experts expliqueront qu’il n’y a là rien de très extraordinaire: cet écart apparent est le lot normal de ce type d’opérations. Ils expliqueront également que cette disproportion est la contrepartie du souci des armées occidentales de ne pas commettre de bavures et de ne pas se voir reprocher des bombardements abusifs qui atteindraient les populations civiles. Alors, laconiquement, le Ministère de la Défense égraine le nombre des sorties aériennes, les trois pick-ups touchés, le hangar détruit. Le récit n’a rien de très épique et les médias eux-mêmes peinent à donner un peu de consistance charnelle à l’histoire.

Car l’autre grande difficulté de ce type d’opération réside dans les images. Ce fut déjà le cas lors de l’opération Harmattan menée en Libye: pendant des semaines, au printemps 2011, se sont succédés les mêmes films de décollage et atterrissages d’avion de chasse, ayant ou non «délivré leur armement». Seule variante à cette monotonie: les images satellites, distantes, désincarnées, lointaines, grisées et technologiques venant apporter la preuve d’un objectif atteint et d’une cible détruite. Avec Chammal, depuis un an, cette histoire sans âme est médiatiquement rejouée.

Comment pourrait-il en être autrement? Incarner la guerre par frappes aériennes, ce serait raconter le destin des pilotes. Mais depuis l’apparition de ce mode de combat en 1914-1918, le pilote, qui était au départ un fascinant héros volant, un combattant des airs reconnu pour son courage, s’est peu à peu mué en maître d’une technologie toute puissante qui anéantit des populations sans défense. Le pilote n’est plus un héros combattant. Il est un fort en maths qui aime voler. Le faible nombre de morts qui affectent l’Armée de l’Air au cours des opérations extérieurs depuis leur recrudescence dans les années 1990 vient appuyer cette tonalité du récit médiatique. Quant aux effets de son engagement, ils doivent eux aussi être désincarnés: ce sont toujours des véhicules ou des bâtiments qui sont détruits. Rarement des hommes. Car ceux-là apparaîtraient comme les David contre les Goliath technologiques que sont les avions occidentaux et leurs pilotes. Et l’ennemi deviendrait alors victime sympathique de nos armées, pauvre et courageux combattant seulement armé de sa kalachnikov.

Harmattan avait été une opération rapidement et rondement menée, quand bien même sa légitimité et ses résultats politiques demeurent discutables. Chammal dure. L’histoire à raconter dans les médias devient une histoire longue, à l’issue de plus en plus incertaine. Que raconter aux Français? Que dire aux opinions? Les guerres ont besoin de discours politiques pour être comprises et admises, mais ils ne suffisent pas. Sans matière charnelle, le récit finit par tourner à vide, et les populations par ne l’entendre que d’une oreille distraite. Mais si la chair s’invitait dans le traitement médiatique de ce conflit, si une intervention au sol venait rompre cette apparente monotonie des frappes aériennes, si des morts survenaient dans les rangs français, les citoyens, sans doute, ne le supporteraient pas. Parce que depuis bien longtemps désormais, malgré l’Afghanistan et des engagements opérationnels de plus en plus nombreux, l’idée de la mort au combat a déserté notre imaginaire national, fait de militaires victimes et de soldats traumatisées par des guerres «sales» et lointaines.

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