« Pierre Schoendoerffer », par Guerres et conflits

Il est des personnages vivants qui véhiculent une aura d’exception et de mystère. Pierre Schoendoerffer est de ceux-là. Sur la base de sa thèse remarquée, soutenue en 2010 (Le cinéma de Pierre Schoendoerffer, entre fiction et réalité), Bénédicte Chéron nous propose ici un portrait exceptionnel et attachant de cet« homme de voyage, d’aventure et de guerre ».

Chacun connaît le nom du célèbre réalisateur. Mais que sait-on des conditions de tournage de ses principaux films, du réseau amical et familial qui l’entoure, des idées que Pierre Schoendoerffer veut réellement faire passer et de la façon dont elles ont été, et sont, reçues ? La première partie de l’ouvrage est naturellement articulée autour de ses films : La 317e sectionObjectif 500 millionsLa section AndersonLe Crabe-TambourL’honneur d’un capitaineDien Bien Phu et Là-Haut, et Bénédicte Chéron « décortique » littéralement les difficultés rencontrées par le réalisateur. L’auteur s’attache ensuite à rechercher les continuités dans l’oeuvre de Pierre Schoendoerffer, ses rapports avec les anciens combattants d’Indochine et d’Algérie, mais aussi avec son public. Elle trouve, « au fil des films », entre histoire militaire, mémoire personnelle ou collective et récits romancés, la marque de « destins héroïques ancrés dans la tradition européenne » : « Du récit que dresse Pierre Schoendoerffer demeure donc l’image de lieutenants et de capitaines héroïques, à jamais tourmentés par les guerres qu’ils ont traversées, par les morts qu’ils ont vu tomber, par la captivité qu’ils ont connue, mais dont toute la vie s’inscrit dans la quête de la rédemption ». En dépit de nombreux passages dans les émissions de télévision et de radio, Pierre Schoendoerffer n’a que rarement livré ses motivations profondes, mais il lui est arrivé de s’exprimer sur le fond : « Aucune société ne peut être construite sur le déshonneur, sur la lâcheté, sur le mensonge. Une société se construit sur un certain nombre de valeurs ».

Au bilan, un livre original, au long duquel le lecteur circule d’Indochine en Bretagne, d’Afrique du Nord en Savoie ou à Paris, des montagnes à la mer, à l’époque des événements comme lors des tournages, au sein des unités comme avec le réalisateur, avec ses proches comme avec les critiques du cinéma français. Splendid !, dirait un Anglais. Un livre que l’on ne pose qu’après l’avoir terminé.

Entretien avec Bénédicte Chéron

 

Question : Vous évoquez à plusieurs reprises dans votre livre une approche différente par Pierre Schoendoerffer des guerres d’Indochine et d’Algérie. Comment l’expliquez-vous et comment cela se manifeste-t-il à l’écran ?

Réponse : Pierre Scoendoerffer n’a pas la même connaissance des guerres d’Indochine et d’Algérie. Il a de la première une expérience personnelle et sensible, au moment où il passe de l’adolescence à l’âge d’homme. Il y devient adulte, y crée des liens indéfectibles avec d’autres, souvent plus âgés que lui, dans le contexte d’une guerre éprouvante, dure, dans un environnement lointain. Il y croise les corps blessés et les corps morts, il y connait la captivité. Il y forge son otuil et son métier en apprenant, comme caméraman des armées, à filmer, à cadrer, à réaliser une image utilisable et construite. Tout cela contribue à faire de ces quelques années une expérience fondatrice. Au moment de la guerre d’Algérie, il est déjà ailleurs. Il n’est plus militaire, mais journaliste. Il ne connait du terrain algérien que ce qu’il tourne pour un documentaire, pour Cinq colonnes à la une, sur le commando Georges. De ces expériences différentes ressortent des films différents. Ses oeuvres qui montrent la guerre d’Indochine sont particulièrement sensibles, voire sensuelles (au sens propre du terme), comme pour la 317e section : tous les sens du spectateur y sont mis en éveil par sa manière de filmer (en suivant la section dans l’ordre du scénario), par la combinaison des sons, des images, des musiques et des dialogues. Le spectateur ne sait que ce que savent les hommes de la section, c’est-à-dire peu de choses. Il ne peut que ressentir au travers des personnages ce qu’est cette guerre, avec d’autant plus d’intensité que l’équipe de tournage a vécu les conditions de vie de la section jusque dans les moindres détails. Lorsque l’Indochine ressurgit dans Le Crabe-Tambour, elle ne revêt pas la même dimension tragique, mais elle demeure ce lieu d’une expérience sensible, avant d’être rationnelle et réfléchie. L’Algérie apparaît différemment dans l’oeuvre de Pierre Schoendoerffer : dans les scènes de cette guerre, en particulier dansL’honneur d’un capitaine, on retrouve bien la « patte » du réalisateur, mais le propos est davantage didactique, ce qui lui fut d’ailleurs reproché.

Question : Comment situez-vous Pierre Schoendoerffer dans le monde cinématographique français ? Les relations qu’il a entretenu entretenir avec certains acteurs « fétiches » font-elles de lui un membre d’une « école » particulière ?

Réponse : Il est difficile de rattacher Pierre Schoendoerffer àune « école » particulière, d’abord parce qu’il est un des rares cinéastes français à occuper durablement ce champ thématique de la décolonisation, de la guerre et de l’aventure. Au moment de la sortie de la 317e section, certains ont voulu voir dans ce film une forme de « cinéma-vérité », très en vogue à l’époque. Les liens qui unissent Pierre Schoendoerffer et Raoul Coutard, son chef-opérateur, très présent dans les mêmes années auprès des réalisateurs de la Nouvelle Vague, pourrait aussi induire le spectateur en erreur. Car Pierre Schoendoerffer ne fait pas du « cinéma-vérité » au sens où on l’entend en général : il ne laisse que peu de place à la spontanéité lors du tournage, il dirige ses acteurs en fonction d’un scénario scrupuleusement écrit et travaillé, qu’il ne fait qu’adapter à des conditions de tournage parfois hors du commun. Il utilise, comme Raoul Coutard, les mots de l’artisan pour décrire sa manière de travailler. On découvre au fil du temps de affinités particulières entre le duo « Schoendoerffer / Coutard » et Jacques Perrin, Bruno Crémer, Jacques Dufilho ou Claude Rich. Non pas des affinités idéologiques, mais des attachements communs à certains repères et certains principes dans la manière de travailler, une fidélité sans flagornerie qui n’est pas si courante dans le petit monde du cinéma, un même effacement des ego devant l’histoire à raconter à un public.

Question : Pensez-vous qu’il y a, au sein de l’institution militaire par rapport au reste de la société, une compréhension ou une approche différente des films de Pierre Schoendoerffer ?

Réponse : Le livre ne prend pas directement en compte cette approche : les seuls militaires rencontrés ont été des anciens combattants d’Indochine, pour lesquels la 317e section demeure un film-choc, même quand leurs souvenirs précis sont estompés. Les images de la 317e section se sont parfois substituées dans leur mémoire à leurs propres souvenirs. Certains ont vécu une guerre d’Indochine très différente, mais ils commencent généralement toujours par évoquer un sentiment d’identification très fort au lieutenant Torrens et à l’adjudant Willsdorff. Pour ce qui est des militaires d’active, ma réponse ne peut être fondée que sur des impressions au fil de conversations informelles,en général avec des officiers et quelques sous-officiers. Tous connaissent Pierre Schoendoerffer et au moins un ou deux de ses films. Tous font l’éloge de cette oeuvre. Je pense qu’ils y trouvent une reconnaissance de leur engagement, qu’ils estiment (à tort ou à raison) insuffisamment valorisé. Enfin, le goût des militaires pour cette oeuvre ne doit pas faire oublier que Pierre Schoendoerffer a su trouver de nombreux spectateurs au-delà de leurs rangs. Lorsqu’ils sont projetés, ses films suscitent à chaque fois l’émergence de publics variés et de tous horizons, comme en a témoigné par exemple la rétrospective qui lui a été consacrée à la Cinémathèque française en 2007.

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