«Rôle social des armées» : et si l’on y réfléchissait vraiment ?

FIGAROVOX/TRIBUNE – Nicolas Sarkozy a estimé que la défense devait être une «priorité absolue». Pour Bénédicte Chéron, vouloir transformer l’armée en structure éducative efface la spécificité combattante de l’engagement sous l’uniforme.

Pour Nicolas Sarkozy, la défense doit être une «priorité absolue». Il annonce donc une série de mesures visant à renforcer les moyens des armées. Mais dans le même temps, il souhaite aussi rendre obligatoire le service militaire adapté, bien connu en outre-mer, pour tous les décrocheurs qui, à 18 ans, se trouvent sans emploi ni formation. Ils devront alors endosser l’uniforme pendant un an. Non pas pour apprendre à porter les armes mais pour assimiler «les règles de vie en commun, éventuellement passer leur permis de conduire, apprendre une langue». Les moyens seraient puisés dans le budget de l’Education nationale.

Nicolas Sarkozy n’est pas le seul à surfer sur la vague kaki. Le gouvernement actuel ne s’en prive pas et les moyens nouveaux offerts au service militaire volontaire par François Hollande après les attentats de 2015 s’inscrivent bien dans la même perspective. Les Français dans leur ensemble, d’ailleurs, font part de leur confiance envers les armées pour résoudre bien des crises que connaît la société. En janvier 2016, un sondage IFOP (pour Le Parisien) indiquait que 70,5% d’entre eux étaient favorables à un retour du service militaire obligatoire ; ils étaient 85,6% à penser que les valeurs prônées pendant ce service seraient bénéfiques aux jeunes. Ces Français sentent bien qu’il y a dans la rigueur des armées quelque chose qui pourrait nous être utile à tous. Ces réponses s’inscrivent aussi dans la longue tradition française du rôle social des armées, cher à Lyautey et à tant d’autres grands chefs après lui.

Il y a cependant une différence de taille entre ce rôle social tel qu’il a pu exister et celui que nos politiques mettent sur le devant de la scène: les jeunes recrues du SMV ou du SMA d’aujourd’hui ne sont pas appelées à porter les armes. Les militaires qui les encadrent ne leur apprennent pas à faire la guerre. Exit, les fusils. Exit, les entraînements au combat.

 On demande donc aux militaires de prendre ces jeunes en charge pour faire de la «socialisation primaire», avec un treillis sur le dos et des exercices physiques peut-être un peu plus éprouvants que la moyenne, sans que jamais cet effort ne puisse bénéficier directement à l’outil de défense. Il peut certes être utile à la nation toute entière. Et la nature même de la structure militaire fait son efficacité pour apprendre à des jeunes garçons et filles en rupture de ban qu’il faut se lever le matin, entretenir son corps, respecter un horaire et appliquer quelques règles de vie en communauté.

Les politiques trouvent là une porte de sortie commode à la crise d’éducation que connaît la France sans avoir l’air de mesurer les conséquences de leurs annonces. Les reportages qui fleurissent depuis 2015 sur les nouveaux centres de SMV pourraient pourtant nous instruire: de jeunes garçons et filles s’y étonnent eux-mêmes qu’il soit finalement si simple de retrouver le droit chemin. Certains mêmes osent la question: pourquoi ne leur a-t-on pas appris ces règles élémentaires à l’école?

A force de faire des militaires des éducateurs sportifs, des formateurs et des assistantes sociales, les politiques brouillent encore un peu plus une image des armées qui n’en a guère besoin. Tout en n’ayant que le mot de «guerre» à la bouche, ils contribuent à effacer la spécificité combattante de l’engagement sous l’uniforme au profit d’une histoire sympathique mais tronquée d’une institution qu’ils malmènent par ailleurs sur le plan budgétaire depuis des décennies.

Que les armées soient sollicitées, à la marge, pour contribuer à l’effort national d’éducation, n’est pas nouveau. Mais quand cette tâche devient centrale dans les discours politiques, on oublie une fois de plus qu’un soldat est avant tout fait pour combattre. Avec leurs déclarations fracassantes, ces politiques semblent dire que les règles de discipline, d’obéissance, d’humilité et de travail bien fait ne seraient réservées qu’aux soldats, seuls capables de les faire vivre. Ceux qui portent l’uniforme ne doivent pourtant pas en avoir le monopole ; bien des professeurs et des formateurs le rappellent d’ailleurs jour après jour par la transmission de leurs savoirs et de leur savoir-faire. Si les militaires sont les derniers – hélas – à en apparaître comme les experts, c’est parce que ces règles, au sein des armées, sont ordonnées à un acte qui ne supporte aucune tricherie: celui de combattre, et donc d’accepter de donner et de recevoir la mort. Encore faudrait-il que ceux qui décident de l’emploi des forces s’en souviennent.

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