Suppression de postes dans l’armée : ce que murmure la «Grande Muette»

FIGAROVOX/ENTRETIEN – A quelques jours du traditionnel défilé du 14 juillet, Bénédicte Chéron revient sur les conséquences sur le moral de l’armée des dernières coupes dans le budget de la Défense.

FigaroVox: Le gouvernement a présenté ce 9 juillet le budget triennal 2015-2017, qui prévoit notamment la suppression de 7500 postes en 2015 dans le secteur de la Défense. Plus généralement, le gouvernement a annoncé 34500 suppressions d’emploi d’ici 2019 dans les armées. Comment expliquer ces suppressions de poste dans l’armée, n’est-elle plus perçue comme vitale?

Bénédicte CHERON: Il est vrai que les réductions budgétaires qui touchent la Défense semblent être particulièrement répétitives, alors que la Loi de programmation militaire a été votée en 2013. Pour le grand public, l’absence de perception d’une menace territoriale immédiate sur la France rend moins palpable la nécessité d’effectifs suffisants. La grande inculture militaire des Français et l’absence ordinaire de débats stratégiques et de Défense audibles expliquent que les gouvernements successifs puissent s’en prendre sans trop de risque politique immédiat aux moyens alloués à l’outil de Défense. Neuf Français sur dix ont une bonne image de l’armée ; mais les sondages montrent aussi que l’opinion fluctue sur les budgets de défense: l’un d’eux (IFOP pour Atlantico), en mai dernier montrait que 53% des Français s’opposaient à une baisse du budget de la Défense, contre 67% en juillet 2013.

Comment réagissent les militaires à ces annonces? Existe-t-il des mouvements de protestation, ou le devoir de réserve reste-t-il fortement ancré?

La liberté de parole des militaires est légalement plus grande que ce qu’on pense souvent, et certains ne se privent pas de se saisir de cette marge de manœuvre, parfois au risque de leur réputation au sein de l’institution. Il est certain en revanche que le pouvoir des militaires pour mobiliser les esprits de leurs concitoyens et faire pression sur les décideurs demeure bien inférieur à celui d’autres professions: on ne peut souhaiter que les Français souffrent subitement et massivement d’une menace qui se réalise pour qu’ils prennent conscience de la nécessité de conserver un outil de Défense puissant et efficace… La menace terroriste est sans doute perçue comme diffuse, malgré les attentats qui ont déjà touché le sol national. Les guerres qui ont eu des conséquences directes pour la population française sont désormais loin dans notre mémoire nationale (plus de 50 ans pour la guerre d’Algérie, 70 ans pour la Seconde Guerre mondiale).

La «Grande Muette» est-elle principalement attaquée car incapable de se défendre publiquement, donc bénéficiant d’une couverture médiatique limitée?

Il est faux de dire que les armées ne bénéficient d’aucune couverture médiatique. Les sujets de Défense sont couverts, avec tous les défauts du traitement médiatique (zapping, superficialité, imprécision et insuffisance) mais ils sont couverts. La communication de la Défense s’est également améliorée dans bien des domaines même si demeurent des frilosités. La difficulté vient globalement d’un paysage où n’existe quasiment plus aucune culture militaire, des détails les plus prosaïques et actuels jusqu’aux enjeux de création artistique. A titre d’exemple, le cinéma français ne met que très rarement en scène des héros qui portent l’uniforme français et soient dotés de traits de caractère positifs. Un traitement médiatique forcément imparfait et incomplet de l’actualité militaire inscrit dans ce paysage de représentations très pauvre en dehors des épisodes commémoratifs des deux guerres mondiales, ne contribue pas à mobiliser les esprits sur les enjeux actuels de l’outil de Défense. La récente campagne de mobilisation autour des blessés de guerre lancée par le Ministère est très louable ; ce genre d’initiatives contribue évidemment à améliorer la qualité de l’information et du lien entre les citoyens et leurs militaires, mais la balance demeure bien déséquilibrée.

A l’heure où l’Etat français doit revoir son budget, n’est-il pas normal de supprimer des postes dans la Défense, plutôt que dans l’Education Nationale, par exemple? Notre «hard power» n’est-il pas devenu caduque?

La question des objectifs fixés à la politique de Défense et de l’utilisation du «hard power» relève de choix politiques fixés dans le Livre blanc notamment. Il est sûr que consacrer des budgets à des guerres menées au loin, dont les enjeux ne sont pas immédiatement compréhensibles par le grand public est plus difficilement acceptable par l’ensemble des Français que de donner plus de moyens aux écoles primaires que les familles fréquentent chaque jour. Malgré tous les efforts de communication des politiques qui décident des opérations en Centrafrique ou au Mali, le message demeure inéluctablement très compliqué à faire passer.

Certaines villes de France hébergent traditionnellement de nombreuses forces armées, et ne parviennent que difficilement à reconvertir les infrastructures militaires (camps, casernes, par exemple) après le départ des soldats sur place. Comment peuvent-elles s’adapter après la suppression des bataillons locaux?

Dans ces communes, fréquenter des militaires fait partie de la vie ordinaire et quotidienne. Et dans le contexte de crise économique, ces communes ont une conscience aigüe de ce qu’elles perdent lorsqu’une unité disparaît ou déménage, comme lorsque ferme une usine dans une région industrielle. C’est d’ailleurs un des seuls moments lors desquels on voit des populations civiles manifester concrètement leurs désaccords avec la politique de Défense. Osons un raccourci, imparfait mais révélateur: dans les années 1970, il y a eu un grand mouvement de mobilisation contre l’extension du camp militaire du Larzac. En 2008, lors de l’annonce de la réforme de la carte militaire, on a vu des populations soutenir leurs élus pour que des militaires restent sur leurs territoires. L’antimilitarisme militant est devenu résiduel, mais les enjeux de Défense se sont aussi éloignés des préoccupations immédiates des Français, sauf dans quelques rares cas comme les modifications de la carte militaire.

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