Suspension du service militaire : vingt ans après, le kaki revient à la mode

LE FIGARO VOX / TRIBUNE

Le 22 février 1996 Jacques Chirac annonçait aux Français la suspension du service militaire. Vingt ans plus tard, si l’on en croit le dernier sondage en date (IFOP pour Le Parisien, janvier 2016), 70,5% des Français sont favorables à un retour du service militaire obligatoire ; mieux encore, 85,6% pensent que les valeurs prônées pendant ce service seraient bénéfiques aux jeunes d’aujourd’hui. Pas question ici de se prévaloir de ces chiffres pour porter un jugement sur la décision prise en son temps. Rappelons quand même qu’à l’époque, le service militaire, même s’il avait des vertus bien réelles, n’était pas celui que les Français idéalisent aujourd’hui. Seulement un garçon sur deux était réellement incorporé. A la suite de la guerre d’Algérie, le service militaire a considérablement évolué. Sa durée a progressivement été réduite et ses modalités largement diversifiées ; le brassage social était devenu marginal. Quand Lionel Jospin a décidé en 2001 d’anticiper la suspension effective, les derniers conscrits délivrés de leurs obligations ont exprimé leur soulagement.

Les Français auraient-ils donc la mémoire courte? Pour une part sans doute, ils entretiennent une nostalgie en partie fondée sur un mythe. Le succès de l’émission Garde-à-vous, diffusée sur M6, qui prétend, entre télé-réalité et docu-fiction, faire revivre le service militaire des années 1970 à dix-neuf jeunes garçons, est aussi alimenté par ce souvenir idéalisé.

Mais ces chiffres disent aussi quelque chose d’une intuition qui n’est pas complètement fausse sur le rôle social des armées. L’expression elle-même, cela est souvent rappelé, a été utilisé en 1891 par Lyautey, à l’époque capitaine, dans la Revue des deux mondes, comme titre d’un article. Il y évoquait le «rôle social de l’officier dans le service universel». A cette époque et dans les décennies qui ont suivi, ce rôle social n’était pas dissocié des missions opérationnelles des armées. Ceux auprès de qui les chefs militaires œuvraient étaient appelés à porter les armes. Cette imbrication a commencé à se défaire après 1962. Depuis 2001, elle est belle et bien morte.

Le rôle social devait donc prendre une forme nouvelle. Il en allait de la survie et de l’entretien du fameux lien armée-nation sans lequel aucune victoire n’est possible. On a donc entretenu cette idée: par une action auprès de populations diverses, souvent éloignées du champ militaire, c’est ce lien qui est renforcé, même si les bénéficiaires ne porteront jamais les armes.

La manière dont a fait irruption le débat sur un éventuel retour du service militaire obligatoire, depuis janvier 2015 en particulier, est cependant révélatrice du lien ténu entre la vocation première des armées – le service de la nation par les armes, jusqu’au sacrifice suprême – et leur rôle social. Jamais ne sont évoqués les intérêts stratégiques qu’il y aurait à bénéficier à nouveau de l’effectif des appelés ; peut-être n’existent-il pas, mais comme la question n’étant jamais abordée, il est bien difficile pour les néophytes de se faire une opinion. Il y a fort à parier d’ailleurs que l’engagement opérationnel d’appelés non volontaires, avec tous les risques qui en découleraient, ne susciterait pas un enthousiaste unanime des Français.

Très souvent en revanche sont mises en avant les fameuses «valeurs» militaires qui permettent d’intégrer, d’éduquer et de réadapter à la vie sociale une jeunesse égarée et qui rendraient possible un brassage social qui aurait disparu des écoles. Ce sont ces valeurs que les Français plébiscitent par voie de sondage. Ces valeurs à qui rendent grâce les jeunes garçons et filles interviewés dans les médias après avoir expérimenté le service militaire volontaire, dont le président de la République a voulu l’extension après les attentats de janvier 2015. Rappelons-le: ce SMV vise exclusivement à la réinsertion sociale et professionnelle de jeunes garçons et filles qui y sont candidats.

A part quelques antimilitaristes militants rescapés des années 1970, personne ne se plaint de ce retour en grâce. Mais il ne faudrait pas que ce vent nouveau fasse oublier les questions qui demeurent dissimulées derrière les envolées sondagières. Dans un reportage sur le SMV à la Rochelle, une jeune fille s’étonnait de découvrir si tard quelques élémentaires règles de discipline qu’elle aurait pu faire siennes ailleurs, et plus tôt, «à l’école», par exemple, précisait-elle avec candeur. Encadrer le service militaire volontaire n’est pas totalement étranger à la mission des armées. Ce n’est en revanche pas son cœur de métier, alors que c’est celui de l’école de permettre à des enfants de devenir des adultes structurés.

Les armées sont auréolées de toute la confiance que les Français n’accordent plus aux politiques. Alors les politiques jouent à fond la carte des armées, en parole au moins. Pour autant, afficher du kaki partout, des rues de Paris aux cantonnements du SMV, en bombant le torse, ne peut pas constituer une politique globale, ni pour répondre aux défis de l’éducation et de l’intégration, ni pour reconstruire une politique de Défense cohérente.

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