Ukraine : nous voyons tout mais nous ne savons rien

ANALYSE – Internet et les nouvelles technologies permettent de suivre en direct les événements en Ukraine. Les blessés tweetent en tombant et en se relevant. Malgré ce flot d’informations, la situation reste extraordinairement confuse.

La nouvelle a tourné sur les réseaux sociaux le mardi 18 février: sur YouTube, la chaîne ukrainienne Espreso TV diffuse en continu et en direct les événements du Maïdan, la place de l’Indépendance, à Kiev. C’est une des trois principales chaînes créées récemment sur Internet pour contourner la censure dénoncée par les opposants. Les images sont fascinantes, comme le sont beaucoup de photos qui ont été prises en ce lieu depuis le début des manifestations.

Sur YouTube, le bruit des explosions et la rumeur de la foule sont audibles. Mais pour qui ne comprend pas l’ukrainien, ce sont des images sans paroles intelligibles. Quand on y pose les yeux, on peine à s’en détacher, pour peu que la nuit soit tombée et renforce la tension dramatique du spectacle. Cette place circulaire, la neige et le feu, les barricades de pneus et de pierres constituent le décor où se côtoient des silhouettes pacifiques et d’autres plus guerrières. Elles brandissent des drapeaux, prient, versent des larmes. Elles jettent des projectiles au-dessus des barricades. Et au-delà de ces barricades, c’est le vide. La barricade de Maïdan est la frontière de l’image.

Poser la caméra quelque part, c’est adopter un point de vue. Les images diffusées depuis quelques jours ne montrent quasiment que ce qui est à l’intérieur du cercle réel ou figuré des barricades. Bien peu de choses de cet «intérieur» nous échappent à nous, public lointain. Ces manifestants deviennent proches et familiers. Nous sommes marqués par certains visages. Nous voyons les cadavres allongés au sol et recouverts de toile. Les instants de recueillement, nous pouvons les vivre en direct. Le danger en moins, le confort en plus.

La proximité est encore renforcée par les informations que les manifestants envoient eux-mêmes. Hier, le 20 février, Olesya Zhukovskaya, 21 ans, présente sur la place de l’Indépendance, a été touchée par une balle. Elle était là pour secourir les blessés. Le responsable de la communication d’Amnesty International sur place a publié sur son compte Twitter la photo de la jeune femme dont le sang souille la tenue blanche marquée d’une croix rouge ; elle a son téléphone en main. C’est grâce à lui qu’elle a tweeté: «Je suis en train de mourir.» Finalement soignée, elle a à nouveau tweeté aujourd’hui: «Je vis.» Plus encore que ces messages sur les réseaux sociaux, leur relais par les grands médias est venu accentuer l’effet du vécu en direct.

Face à ces manifestants devenus si proches, les images nous montrent les forces de l’ordre sur la place où dans les rues adjacentes. Ceux-là sont anonymes, sans visages, donc sans sentiment, sans état d’âme. Ils ne sont que bottes, casques, armes et boucliers. Collés les uns en autres en formation serrée, ils constituent une masse sans individus. Ils ne sont que le bras armé, dont l’humanité est invisible, d’un pouvoir politique contesté.

De l’intérieur, donc, nous voyons tout ou presque. Ce qui ne veut d’ailleurs pas dire que nous savons tout. De l’extérieur, du reste de la ville, de ceux qui sont de l’autre côté des barricades, de ce qui se déroule ailleurs en Ukraine, nous ne voyons ni ne savons rien ou presque.

Ainsi est obstrué le champ de l’analyse politique et géopolitique. Elle est tentée, en quelques lieux, dans la presse écrite en particulier, par les autres médias également, avec une ampleur nouvelle depuis hier et la visite de Laurent Fabius à Kiev. Quelques reportages ont donné la parole aux autres acteurs de cette actualité. Mais, dans les représentations de la situation en Ukraine qui s’imposent depuis quelques jours, ce sont les images de l’intérieur de Maïdan qui envahissent tout. Tout le reste, même s’il existe, demeure pour l’instant hors cadre.

Source : Figarovox

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